dimanche 25 décembre 2016

Atelier d'écriture #246 de Bric à Book | Dans le quartier des ombres

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)

©Kot
Dans le quartier des ombres me reviennent en mémoire les souvenirs lancinants de cette furtive rencontre. Portés d’insouciance, nous marchions silencieux vers ce petit café aux vitraux colorés. Nous étions tous deux impatients de nous y attabler pour enfin pouvoir nous apprivoiser et du regard nous dévorer.

Les lumières du jour traversant les dentelles vitrifiées ajoutaient du charme à ce rendez-vous improvisé, une rencontre bravant les conventions. Nous commandâmes tous deux un café, allongé, pour tenter de prolonger cet instant hors du temps. Plus rien n’avait d’importance, ni les gens qui patiemment attendaient leur train pour se rendre au travail, ni les amoureux qui se portaient aux lèvres un dernier baiser en guise d’adieu. 
Perturbée par ton regard transperçant, je sentais la chaleur me monter aux joues. J’essayais tant bien que mal de résister, de ne pas montrer cette faille qui m’aurait mise à nue. De ce fait, la parole devenait ma seule porte de sortie, je m’intéressais à ta vie, ton métier, tes passions et j’aimais ce que je découvrais de toi. Je prenais tout, de tes mots à tes yeux rieurs en passant par le mouvement sensuel de tes lèvres. J’inscrivais dans ma mémoire chaque petit détail qui me permettrait par la suite de me souvenir de ce moment suspendu.

Mais le temps a repris et avec lui l’heure de ton départ « Mesdames et Messieurs, le TGV numéro 1013 à destination de Paris entrera en gare voie 3… ». Foutue Simone ! A cet instant précis j’aurai aimé, que pour une fois, le train soit en retard ou mieux, supprimé. Je me suis donc dépêchée de m’imprégner de ces dernières secondes, inspirant à grande bouffée cette odeur de tabac froid qui émanait de toi.  

Dans le quartier des ombres, les rencontres éphémères s’effacent, laissant pour seule trace au sol l’ombre des dentelles vitrifiées de son café, et le souvenir nostalgique d’une rencontre improvisée et inachevée. 

jeudi 22 décembre 2016

Tout ce dont on rêvait de François Roux : portrait d’une famille ultra-contemporaine

Parution le 2 janvier chez Albin Michel
336 pages


D’abord intitulé Tomber comme des mouches, Tout ce dont on rêvait de François Roux, dont la parution est prévue en janvier 2017, est assurément une découverte incontournable de cette rentrée littéraire hivernale.


« La plupart d’entre vous sont mieux placés que moi pour le savoir, le chômage ne ronge pas uniquement votre pouvoir d’achat, il n’affecte pas seulement votre capacité à vous procurer des biens matériels, le chômage a aussi un impact considérable, le plus souvent ignoré, sur la manière dont vous vous percevez en tant qu’individus, sur la façon dont vous vous comportez dans votre famille, avec vos amis, avec les autres en général. Être privé d’emploi vous atteint en profondeur. » 

dimanche 18 décembre 2016

Atelier d'écriture #245 de Bric à Book | Au nom de quoi ?

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)

©Julien Ribot

Allongé sur l’asphalte, les yeux mi-clos, il se souvient d’un temps qui semble désormais si lointain.

Les lumières de la ville brillaient encore, Notre Dame en son centre, fière et belle, illuminait le Paris de l’amour.
Lui revient en mémoire ses errances nocturnes symbole d’un temps où la liberté était ce que l’homme avait de plus précieux. 
Les chanteurs de rues déployaient leurs guitares, clarifiaient leur voix pour envelopper, dans la douceur de la nuit, les flâneries des passants.
Il aimait s’arrêter, observer toute cette vie, ces bateaux naviguant. Cette beauté que Paris offrait au monde pour quelques heures, lui faisait prendre conscience de l’importance de jouir de chaque instant. 

Jamais il ne pensait que tout cela changerait, jamais il n’a pensé que Paris capitale de l’amour deviendrait Paris capitale du chaos. 
Jusqu’à ce jour funeste, où les sirènes ont retenti. La ville aux mille lumières a continué de briller mais cette fois sous les feux du brasier. Les passants ont déserté, les musiciens de rue ont cessé de jouer remplacés par le son bien moins dansant des tirs et des bombes. Le Paris de tous les possibles devenait peu à peu le Paris de la haine sanglante. Au nom de quoi ? - « Au nom de quoi ? », il se souvient avoir hurlé cette phrase lorsqu’il déambulait dans les rues poussiéreuses, lorsqu’il enjambait ces corps sans vie qu’il n’a pas pu sauver, pleurant sur ces victimes qu’il ne connaissait pas, ces milliers de civils tués parce qu’ils se trouvaient là, au mauvais endroit, au mauvais moment.
Chaque jour on leur disait : « Ne vous inquiétez pas, vous allez être évacués », chaque jour la même chanson, chaque jour la même désillusion. 
Paris, plus belle ville du monde était devenue Paris la paria. Livrés à eux-mêmes, ils devaient simplement tenter de ne pas se faire tuer, comme un jeu de cache-cache qui peu à peu ne trouvait plus de participants…

Ce soir dans un dernier souffle, avant que ses yeux ne se ferment définitivement il repense à ce temps où l’Homme aimait encore l’amour, où l’Homme aimait encore les Hommes. 


Demain Paris sera toujours là avec en son centre, Notre Dame, fièrement dressée. Des milliers de passants viendront la visiter. Demain Paris brillera encore de ces lumières artificielles. Demain à Paris des milliers de gens viendront flâner main dans la main et s’aimer en toute insouciance,  en toute impunité pendant qu’à plus de 3 000 kilomètres des hommes et des femmes qui s’aimaient eux aussi ont perdu la vie. « Au nom de quoi ? » je vous le hurle ...

vendredi 16 décembre 2016

Comment apprendre à s’aimer de Motoya Yukiko : retour sur les instantanés d’une vie

Comment apprendre à s'aimer
Paru aux éditions Philippe Picquier en août 2016
160 pages

Première lecture d’un roman japonais chaudement recommandé par ma libraire. Il semble que l’hiver soit le moment propice pour plonger dans ce roman de vie. 


« Il existe sûrement quelqu’un de mieux, c’est juste que nous ne l’avons pas encore rencontré. La personne avec laquelle nous partagerons réellement l’envie d’être ensemble, du fond du cœur, existe forcément. Je crois que nous devons continuer à la chercher, sans nous décourager. » 


Comment apprendre à s’aimer est un roman d’arrêt sur images, de regards posés sur des instants de vie, en l’occurrence celle de Linde, une femme qui se sent parfois en décalage avec la société et les autres. Dans ce roman est concentré la construction d’une vie à 3, 16, 28, 34, 47 puis 63 ans, autant d’âges et d’étapes qui forgent une personne.
Cette sensation d’être différente changera-t-elle avec le temps ? Est-ce elle qui en attend trop des autres ? D’elle-même ? Entre conciliation et affirmation de soi, où se trouve le juste milieu ? Linde trouvera-t-elle cette paix intérieure ?

dimanche 11 décembre 2016

Atelier d'écriture #244 de Bric à Book | Comme une ombre chinoise

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)
©Marion Pluss

Appelons-la Elsa, comme elle le murmure au creux de l’oreille de ses proies chaque soir. Elsa a 32 ans, elle est responsable marketing dans une boîte où l’innovation et l’initiative est au cœur du développement client. Et ça de l’initiative Elsa n’en manque pas.
Elsa, à la beauté incontestable, aux cheveux noirs tombant sur ses reins, aux yeux profonds, est divorcée. Etre liée à un homme à vie ? Très peu pour elle ! Non Elsa, ce qu'elle aime c’est se sentir désirée par tous les hommes qui croisent sa route. C’est sa liberté, son choix. 

Alors chaque soir, sa double vie démarre à 20h pile dans ce bar branché du Marais. Elle y commande son premier Cosmopolitan et attend, attend patiemment qu’un homme pousse la porte pour jeter son dévolu dessus. Elsa, n’a pas de préférence, pas de critère particulier. Qu’ils soient grands, petits, chevelus ou chauves, qu’importe tant qu’ils lui font oublier sa douleur profonde durant quelques minutes, une nuit tout au plus. La sensualité sur son 31, elle observe, analyse puis passe à l’attaque. Personne ne lui résiste, et si elle tombe sur un homme un peu trop rangé, elle le prend comme un défi et redouble d’effort pour un peu d’ivresse charnelle.

Elsa, comme une ombre chinoise, le cœur avorté de tous sentiments, qui danse, qui danse et enivre ses proies de son parfum et de ses courbes. Chaque soir, Elsa devient une « chose ». Dès qu’un homme se fait trop bavard, Elsa prend le large pour un autre qui ne communiquera avec qu’elle que par le regard et le toucher. Seuls les sens la nourrissent et la remplissent. Son passe-temps favoris ? Elsa vous répondra « courir après la chair » en riant aux éclats. Tout est bon pour masquer la douleur et les cicatrices de son âme et son corps. 

vendredi 9 décembre 2016

Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin : une plume délicate pour un roman intimiste

Elisa Shua Dusapin
Paru aux éditions ZOE en août 2016
144 pages


Vous l’avez sûrement remarqué mais l’hiver est là, avec son froid bien ressenti par endroit. Et là vous vous dites « mais pourquoi elle parle du temps et de l’hiver ? » et bien tout simplement parce qu’Hiver à Sokcho est le parfait roman pour un après-midi sous un plaid avec un thé de Noël.  


En quelques mots

« Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversée sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Je lui ai donné un formulaire. Il m’a tendu son passeport pour que je le remplisse moi-même. Yan Kerrand, 1968, de Granville. Un Français. Il avait l’air plus jeune sur la photo, le visage moins creux. Je lui ai désigné mon crayon pour qu’il signe, il a sorti une plume de son manteau. »

Un auteur français de bande dessinée se rend à Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, afin d’y trouver l’inspiration. Il s’installe dans une auberge où il va rencontrer une jeune franco-coréenne qui est un peu la femme à tout faire de ce lieu.
L’hiver gèle toutes les activités de la ville, tout fonctionne au ralenti, même les sentiments. Cette rencontre entraînera-t-elle une relation ? Ces deux personnes seront-elles capables de communiquer ensemble ?

mercredi 7 décembre 2016

Une bouche sans personne de Gilles Marchand : les montagnes russes des émotions

Gilles Marchand
Paru en août 2016 aux éditions Aux Forges du Vulcain
282 pages

Je vous l’annonce, ce livre est une pépite. Il fait assurément parti de mon top 3 de cette rentrée littéraire. Je vous ordonnerai presque de foncer en librairie l’acheter mais avant cela je vais tenter de vous convaincre.


En quelques mots 

Comptable plutôt solitaire, le héros de Gilles Marchand rejoint néanmoins chaque soir ses trois amis dans un bar. Et ils ont beau être ses compagnons de soirée, Sam, Thomas et Lisa ne savent pas grand-chose sur lui et sur sa vie. La seule chose qu’ils savent c’est qu’il porte une écharpe qui dissimule une partie de son visage et plus précisément sa bouche. Que cache cette écharpe ? Une cicatrice … Certainement le poids du passé. 
Il décide alors un jour d’ouvrir son cœur et de libérer la douleur qui l’accompagne depuis tant d’années.

« C’était la première fois que je voyais la mer. Je m’étais préparé à l’immensité, à l’infini et à tout ce que l’on peut lire sur l’océan. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est l’odeur et le bruit. Le bruit surtout. Je ne connaissais pas ce mélange de sons : celui des vagues, de l’eau qui fait crisser le sable, des oiseaux qui n’ont rien d’autre à faire que crier et se laisser planer. L’odeur de la vase, du sel. Et le vent. Le vent incroyable qui passe, décoiffe et ne s’arrête jamais. »

dimanche 4 décembre 2016

Atelier d'écriture #243 de Bric à Book | Baignade non surveillée

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)
© Leiloona

Baignade non surveillée

Juillet 1996, je nous revois enfants courir sur le sable fin, innocentes âmes défiant l’immensité de ce bleu azur. Je sens encore l’odeur des algues échoués sur le rivage. Ce rivage où tu criais « attrapes-moi si tu peux » quand les adultes criaient « ne vous éloignez pas trop ». Le drapeau était rouge, la baignade non surveillée.

Chaque année, nous revenions sur cette plage blanche. Alors que nos corps adolescents devenaient semblables à celui de l’adulte, cette mer, elle, restait inchangée, fidèle à elle-même, immense comme au premier jour. Nous partagions désormais plus qu’un seau et une pelle, nous partagions nos doutes, nos peines de cœurs adolescentes. Je t’écoutais attentivement, une pointe de jalousie lorsque tu me parlais d’elles.

Comme un rituel, nous nous retrouvions après le dîner au même endroit, près du drapeau et y restions des heures à admirer le coucher du soleil puis le ciel étoilé. Ma tête contre ton épaule. Respirant ce parfum poivré que tu portais, comme pour jouer l’homme avant l’heure. 
- « Un bain de minuit Lisa ? Cap ou pas cap ? 
- Cap » 
J’aurai fait n’importe quoi pour qu’enfin tu me voies plus que comme une simple amie.
Tu as couru comme un fou pour rejoindre le bord, ivre de vie, de liberté. Comme une idiote j’étais en sous-vêtement devant toi, les joues roses de gêne. Tu m’as prise par la taille, et tu as dansé, dansé autour de moi, ivre de vie, et tu as couru dans la mer. Ivre tout court, à tel point que je t’ai perdu de vue.

Bien des années se sont écoulées durant lesquelles je suis revenue ici, sans toi. J’ai laissé voguer mon âme en peine regardant la mer droit dans les yeux. C’est tout ce qu’il me restait de toi, je la prenais pour témoin de mon désarroi. Elle était la seule à pouvoir me faire revivre nos rires d’autrefois, à pouvoir me rendre de petits bouts de toi.

Puis la vie a passé, mais je n’ai jamais guérie de ton absence. L’ivresse de la vie a disparu avec ton corps. 

Aujourd’hui, mes pieds humides laissent des traces dans le sable. Je suis revenue pour toi. Je veux sentir de nouveau l’odeur des algues et ton parfum poivré, je veux sentir le sable chaud réchauffer mes pieds. Je veux sentir le vent caresser ma peau, je veux des sensations, me sentir ivre de liberté.
Le drapeau est rouge, la baignade non surveillée. Aujourd’hui, pour la toute dernière fois, je viens m’imprégner de toi et laisser couler mes larmes salées dans la mer pour effacer enfin ton absence. Je ne veux plus rien entendre du monde, je ne veux qu’écouter la houle et ta voix raisonner en moi. Attendre enfin que l’infini emporte ma douleur.