Là où se termine la terre de Désirée et Alain Frappier : le Chili dans le cœur et les veines

Désirée et Alain Frappier
Paru aux éditions Steinkis en janvier 2017
260 pages

Je me suis lancée le défi en 2017 de sortir de ma zone de confort et de lire davantage de romans graphiques et de bandes dessinées. C'est ainsi qu'un peu par hasard je me suis tournée vers Là où se termine la terre et c'est un énorme coup de cœur.


Désirée et Alain Frappier travaillent ensemble depuis les années 2000 pour créer des albums. Elle est journaliste et écrivain, lui est peintre et illustrateur. Ce roman graphique est le fruit du témoignage de leur ami Pedro Atías Muños, né à Santiago, exilé en France.

« Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie "là où se termine la terre" ».


Sont contées dans cet album et à travers les yeux de Pedro l’histoire et l’origine de sa famille dont le grand-père, venu du « vieux continent » cherchait au Chili la plénitude d’une vie. Enfant, Pedro verra ses parents se séparer dans une époque où le divorce n’était pas nommé. Un enfant intelligent mais à la scolarité parfois compliquée, qui voue un amour particulier à la lecture. Puis peu à peu la grande Histoire s’entremêle au destin de Pedro. Les deux auteurs passent ainsi au peigne fin la vie d’un peuple de 1948 à 1973 avec la mise en lumière de l’influence américaine et sa puissance, le rejet (parfois contradictoire) de l’impérialisme américain, la rébellion d’une jeunesse qui idéalise l’affranchissement de Cuba. Pedro aura d’ailleurs le courage d’assumer ses idées en devenant membre du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) pour tenter de faire bouger les lignes.

A mesure que l’on avance dans la découverte de ces illustrations ô combien réussies et de ces textes concis mais à la plume élégante on ne peut s’empêcher de se demander « est-ce que ce monde est sérieux ? » tant il transpire, au milieu des souvenirs heureux, la corruption, la manipulation politique, la puissance économique des USA des années 60, la violence aussi qui nous pousse à nous à affirmer que l’Homme n’a pas appris de ses erreurs lors de la précédente guerre.
L’histoire s’arrête à l’arrivée par la force de Pinochet au pouvoir, comme-ci Pedro avait souhaité garder de son passé les souvenirs les plus doux, les plus nostalgiques, parfois les plus amers aussi. Pourquoi décrire l'horreur puisque celle-ci nous est offerte au quotidien par les médias ...

« Quelque part, mon grand-père et moi,
nous avons eu des vies assez semblables.
Des vies faites de rêves et d'espoirs. 
Des rêves et des espoirs emblématiques de leur époque 
portés par l'énergie de notre jeunesse.
La conquête d'un nouveau monde, 
monde de tous les possibles, monde de bien-être et de liberté,
monde à trouver pour l'un, à créer pour l'autre.
Deux utopies guidées par la volonté d'une vie meilleure.

Tout comme lui, je me suis accroché au fil tendu par mes espoirs.
Et un jour, ce fil a cassé... ».

Au-delà du témoignage de cet homme on découvre un roman graphique extrêmement bien documenté, précis et malgré tout accessible. D&A Frappier illustrent à merveille les idéaux d’un peuple, sa soif de liberté, l’influence de la révolution cubaine à travers un savoureux mélange des genres. Car cet album, intégralement en noir et blanc, n’est pas seulement une bande dessinée c’est un recueil de vie mis en lumière par une écriture gracieuse et poétique, des illustrations denses et épurées, lumineuses et sombres pour apporter une force encore plus grande à l’histoire du Chili.

C’est une évidence, Là où se termine la terre restera gravé en moi encore longtemps.

« Je suis monté sur le pont, la poitrine gonflée d'un bonheur immense.
J'étais le ciel, la mer, la montagne, présent de tout mon corps dans la bouleversante beauté des paysages qui défilaient sous mes yeux.
Je naviguais contre vents et marées et le dortoir pouvait bien puer de ses quarante corps entassés dans des couchettes superposées, j'avais gagné ma place et pour rien au monde, je ne l'aurais échangée contre celle de Rodrigo ou d'Agustin. »

Commentaires

  1. L'ambiance a l'air vraiment particulière, totalement unique. Cela m'intrigue beaucoup !

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    1. Je pense que je vais le conseiller à toutes les personnes de mon entourage ! Il y a des romans (graphiques ou non) qui vous font un tel effet qu'on ne peut s'empêcher d'en parler :)
      Vraiment je te le conseille :)

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  2. Je ne suis pas particulièrement friande de romans graphiques. Mais celui-ci pourrait m'intéresser, c'est sûr !

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    1. Moi non plus à la base enfin c'est surtout que je ne sais jamais vers quoi me diriger car je n'ai pas une bonne connaissance de ce genre d'ouvrage. Mais vraiment celui-ci vaut la peine de se laisser tenter. Et je serai très curieuse d'avoir ton ressenti si tu le découvres.

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  3. Voilà qui est très intéressant. Je note et souligne d'emblée cette BD en espérant la trouver rapidement en bibliothèque.

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