lundi 2 janvier 2017

La téméraire de Marine Westphal : l’Amour face à la maladie

Marie Westphal
Parution aux éditions Stock - le 4 janvier 2017
144 pages

C’était l’un des romans que j’attendais avec impatience pour cette rentrée littéraire de janvier. Et je n'ai aucun regret de l'avoir sélectionné dans ma liste.


« Une grenade avait pété dans la tête de Lo Meo. A qui la faute, voilà le plus dur. Ils avaient dit qu’à ce stade même une rognure d’ongle aurait suffi, ses vaisseaux étaient devenus si petits, un rien pouvait faire barrage. Faire barrage. Couper la circulation. Route barrée, vies au caniveau. Un accident vasculaire cérébral comme un embouteillage en pleine campagne, l’horizon mangé par le dos rond des bagnoles […]
Une grenade, donc. Un minuscule débris, poussière qui flotte, dérive et, en quelques minutes, plus personne pour répondre. Lo Meo part de lui-même, s’échappe, se perd, et ne se retrouve plus. Tête sans lumière, corps de chiffon, passé gommé. »

Sali et Bartolomeo c’est trente années d’amour indéfectible. Jusqu’au jour où un minuscule grain de sable vient dérègler le cerveau de Bartolomeo lors d’une marche sur les sentiers des Pyrénées. Le diagnostic est sans attente, Bartolomeo dit Lo Meo a été victime d’un AVC.
Comment réagir face à la maladie ? Comment ne pas sombrer lorsque l’homme (et le père) si vif que l’on aime perd toutes ses capacités ? Et quand les seules choses qui nous restent sont les souvenirs …

L’histoire commence alors que l’accident a déjà eu lieu, Sali a transformé son salon en chambre médicalisée pour Lo Meo. Petit à petit le lecteur va remonter le temps pour arriver à cette sombre journée où tout a basculé. Dans ce roman court mais fort on oscille entre présent et passé, souvenirs et dure réalité. Sali, aidée et soutenue par le personnel soignant va malgré tout peu à peu s’oublier, se laisser aller. Jusqu’au jour où elle décidera que tout cela doit changer. Car peut-on garder la face lorsque l’on voit l’homme que l’on aime ne plus vous reconnaître, ne plus communiquer, ne plus bouger ?

« Sali s’approcha de Lo Meo. Il ne regardait rien. Elle contempla la peau brillante et les paupières bouffies, inspira bruyamment et expira, qu’est-ce que tu attends de moi ? Puis elle grimpa dans le lit qui a son tour soupira, siffla, gondola tant qu’elle n’eut pas trouvé sa position. Le dos catapulté par la barrière, elle se blottit au creux de son homme, la main sur son ventre, la tête sur son cœur ivre d’effort, et s’endormit enfin. Seule là était sa place. »

Sans pathos ni sans sombrer dans le glauque, Marine Westphal, infirmière de profession, retranscrit à la perfection le ressenti, la douleur et la détresse de cette femme et de ses enfants qui ont perdu le pilier de cette famille. Elle nous conte également la douce histoire d’amour entre deux êtres avant que le grain de sable ne vienne leur voler les belles années d’amour qu’ils leur restaient à vivre.


La téméraire, un roman réellement bouleversant, dont on ne ressort pas indemne. Marine Westphal l’écrit avec une plume touchante, délicieuse et poétique. Elle met parfaitement bien en lumière le sentiment d’impuissance des proches face à un mari, à un père qui a perdu toutes ses facultés malgré un cœur qui bat encore. Elle y aborde d’ailleurs le choix d’une femme face à la maladie, face à l’amour que l’on porte à l’autre. Parce qu’un cœur qui bat dans un corps vide est-ce suffisant ? 

« Le bien et le mal n’avaient plus lieu d’être. L’amour engloutissait tout, empêchait la raison de reprendre le dessus. L’amour : je l’imagine en escalier biscornu, dont les marches parfois se dérobent, il faut continuer d’avancer, accepter d’être aveugle, guidés par autre chose que la lumière. De l’extérieur, ça paraît fou. Mais c’est ce qu’on dit de tout ce qu’on ne contrôle pas. »

Le seul petit, tout petit bémol, que l’on pourrait noter c’est que ce roman aurait peut-être mérité d’être un peu plus étoffé pour lui donner encore plus de grandeur. Il reste néanmoins un excellent premier roman que je vous conseille de découvrir sans attendre.

12 commentaires:

  1. La façon dont tu as parle donne vraiment envie de découvrir ce roman.

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    1. C'est le but ! Je t'invite à me découvrir, c'est vraiment une jolie pépite de la rentrée de janvier. On ne peut qu'être touchée par l'histoire et la plume de l'auteure.

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  2. Maintenant que j'ai terminé ma chronique (sur le blog le 4 janvier), j'ai pu te lire. Belle chronique. Je suis d'accord avec toi par contre je trouve que le format court sied bien. De plus, j'ai eu un peu de mal à entrer dedans mais après c'était bien et fort beau. Je suis contente aussi qu'on parle des accompagnants.

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    1. Je foncerai lire la tienne le 4 janvier.
      Je te rejoins sur le début, je ne sais pas si c'est pour les mêmes raisons mais pour ma part les quelques premières pages m'ont décontenancée, je ne m'attendais pas à ce que le roman démarre ainsi.

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    2. C'est exactement le mot que j'ai utilisé dans ma chronique "décontenancée". Whaooo quelle transmission de pensée ! ;-)

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    3. Quelle connexion ! Tu sais ce Voltaire a dit un jour "les beaux esprits se rencontrent" :-p

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  3. J'ai déjà eu des proches touchés par un AVC donc pas sûre de me laisser tenter, j'ai peur que ce soit un peu trop dur pour moi, aussi bête que ça puisse sembler !

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    1. Rien de bête à cela, je comprends totalement que tu puisses avoir cette crainte. Il sert le coeur ce roman et on ne peut s'empêcher d'imaginer alors forcément ce n'est peut-être pas une lecture simple lorsque l'on a des proches qui ont été victimes d'un AVC.

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  4. La maladie est un sujet que j'ai du mal à aborder... D'autant que c'est une infirmière qui l'a écrit. Je redoute surtout les descriptions médicales et médicalisées... Il n'y en a pas trop ?

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    1. Marine Westphal aborde davantage et majoritairement l'aspect humain et familial, le ressenti des membres de la famille, la difficulté à voir un mari et un père ne plus être celui qu'on a connu. Par contre forcément on est pris aux tripes car on transpose à notre vie, à notre famille et en cela la lecture peut être éprouvante.

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  5. Je partage complètement ton avis, grave, poétique, lumineux...Une belle réussite!

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  6. Magnifique premier roman qui me touche d'autant plus que je suis du milieu médical, une auteur que je vais suivre :)

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