Atelier d'écriture #255 de Bric à Book | Mise en veille prolongée

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)

© Fred Hedin 

Elle pousse la porte de ce bureau, ses yeux s’arrondissent. Quel foutoir ! On dirait qu’une tempête est passée par ici. Tout est dans son jus, outils, vieux ordinateurs, magazine, la sensation d’un voyage dans le passé … Elle se dit que cela va lui prendre des heures à tout trier, tout ranger. Par quoi commencer ? Et quoi faire de tous ces vieux machins ? Plus choix, maintenant qu’elle y est, elle doit se retrousser les manches, elle a déjà trop attendu. La maison est vendue depuis deux mois, les nouveaux propriétaires ne tarderont plus à emménager ici.

Elle déblaye le chantier qu’il a laissé. Ça ne l’étonne pas de lui, il a toujours été je-m’en-foutiste, là où c’était posé, ça y restait… 
En fouillant un carton, elle y retrouve des photos en noir en blanc. Un homme grand, élancé aux lunettes rondes – la mode des seventies – regardant une femme tout de blanc vêtu, une longue chevelure noire. Ils ont l’air si heureux. Elle s’assoit et continue de fouiner dans ces souvenirs d’un autre temps. Une époque qu’elle n’a guère connue. Arrivée trop tard, après la bataille, après l’amour. Et pourtant elle se dit qu’il devait y en avoir de l’amour, sinon elle ne serait pas là et ces photos conservées non plus. 

Elle observe ces moments de bonheur photographiés, entre cet homme et cette femme, puis entre cet homme, cette femme et ce bébé. En réalité, entre son père et sa mère puis entre eux trois. 
Ses yeux s’embrument. Pa… papa… dans un murmure elle ouvre les vannes.

Son père est mort, elle ne le reverra plus. Comme tout à chacun, elle ne s’en remettra jamais. On ne se remet pas d’un décès. C’est idiot, absurde, jamais on ne panse la perte d’un parent. On apprend simplement à vivre avec parce que nous n’avons pas le choix, parce qu’il faut bien poursuivre la route, parce qu’il paraît que c’est dans l’ordre des choses, l’ordre de la vie. A cet instant, elle n’en a rien à faire de l’ordre des choses, la douleur est vive, trop vive. Elle n’aurait jamais pensé ressentir cela.

Elle n’a jamais eu de très bon rapport avec son père. La relation a toujours été compliquée, trop compliquée. Ils ne se sont jamais compris, n’ont jamais su se parler. Ils s’engueulaient souvent, s’ignoraient aussi. Vous comprenez elle n’était jamais assez bien, elle n’était jamais assez ceci ou toujours trop cela. Elle n’a pas suivi la voie normale, elle s’amusait trop. Bonne à rien.
Les fois où elle tentait un rapprochement, parce qu’une fille a besoin de son père pour grandir, Père n’avait pas le temps. Trop occupé à rédiger son nouvel article sur l’un de ces vieux ordinateurs pour l’un de ces vieux magazines ou l’un de ces prochains romans. Une machine à la place du cœur … Et pourtant aujourd’hui, elle tient cela de lui, l’amour des mots couchés sur le papier, tapés sur le clavier. Quelle ironie. 
C’est comme ça qu’elle a grandi, qu’elle a tenté de se construire, en quasi-total désaccord avec celui qui aurait dû être son premier repère. Les années ont passé, elle a quitté la maison, comme sa mère. Elle l’a laissé à sa vie d’ermite. 

Lorsqu’elle a appris pour sa maladie, elle a fait un pas vers lui, tardivement, mais ne dit-on pas mieux vaut tard que jamais. Tiraillée par la fierté, elle a malgré tout gardé la tête haute. Vous comprenez, il ne fallait pas qu’il pense que tout était oublié. C’aurait été trop facile. Et puis il aurait pris cela pour de la pitié, il aurait détesté l’idée d’un peu de compassion. Au fil des mois, il s’est enfermé dans un mutisme permanent, refusant de parler, de les regarder, souvent même de manger. Elle a parfois eu envie de lui dire « tête de con jusqu’au bout » mais elle s’est tue. Elle a continué de venir le voir, comme une fille veille son père. Elle a assisté à sa longue déchéance, jour après jour. Jour après jour, jusqu’au 19 décembre 2012 où la machine s’est arrêtée, mise en veille permanente.

Elle pensait être prête, elle pensait être forte mais nous ne sommes jamais prêts face à la mort. 
Aujourd’hui au milieu de ses affaires, elle aurait eu envie de le prendre dans ses bras, de monter sur ses pieds et danser une dernière fois avec lui.
Aujourd’hui, au milieu de ses affaires, elle aurait eu envie de lui murmurer dans le creux de l’oreille, comme une petite fille le fait à son père, fierté mise de côté, un unique « je t’aime ».

Commentaires

  1. Voilà un texte bien émouvant. Bien sûr, la photo se prêtait à ce type de texte sur le deuil mais je trouve que tu as su bien faire ressortir les sentiments contradictoires de cette femme envers son père. Espérons que les regrets ne ternissent pas trop ses souvenirs.

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    1. Merci ma belle, espérons qu'avec le temps les rancœurs puissent s'apaiser.

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  2. Comme toujours, te lire est un pur instant de grâce. Même quand c'est triste. Même quand la mélancolie ou les regrets viennent s'en mêler... Ah, les sentiments contradictoires ! Mais l'amour est là, dans le coeur... Et moi, je suis persuadée que de là où il est, il l'a entendu ce "je t'aime", juste murmuré avec le coeur...

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    1. "Instant de grâce" wohh tu me touches en plein cœur ! Merci Nath.
      Effectivement, l'amour est là, car dans le fond, étant enfant il y a forcément eu des bons souvenirs, ne les laissons pas se ternir.

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  3. Ton texte est poignant et authentique l'ivresse. Dommage qu'elle n'ait pas trouvé la force de sortie ce "je t'aime" avant qu'il ne parte... Ça aurait aidé son deuil... Mais oui, qu'elle se rassure, elle s'en remettra. Ça prend du temps mais ça le fait et puis elle le sait, c'est dans l'ordre des choses.... perdre son enfant est une autre synecure... Et là dessus suis pas sûre qu'on s'en remette un jour mêtes si la vie continue ... Bravo pour ton texte ! Nady

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  4. Un texte poignant, triste et tellement réaliste. Mélange d’amour, de rancœur, de regret, de fierté, de manques… tant de choses contradictoires que l’on est tous appelés à ressentir un jour ou l’autre et que tu parviens très joliment à décrire dans ton texte. Bravo ! Jos

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    1. Merci Jos, tu as tout résumé, des sentiments contradictoires qui nous embrument ... Mais n'est-ce pas là le propre de l'homme ?

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  5. Un très beau texte que tu nous livres là. Les sentiments exprimés semblent tellement vrais. Un père n'est pas n'importe qui.On peut lui faire des reproches le détester mais au fond de nous on l'admire, on l'aime. Tu en parles tellement bien. Bravo.

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  6. Un très beau texte que tu nous livres là. Les sentiments exprimés semblent tellement vrais. Un père n'est pas n'importe qui.On peut lui faire des reproches le détester mais au fond de nous on l'admire, on l'aime. Tu en parles tellement bien. Bravo.

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    1. Même s'il s'agit d'une fiction dans son ensemble il se peut qu'il y ait tout simplement une part de sentiments ressentis posés là sur ces quelques lignes... c'est peut-être pour cela qu'ils semblent si réalistes ...
      Merci en tout cas Valérie.

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  7. Je ne dirai pas qu'on ne se remet pas de la disparition d'un être cher. On apprend tout simplement à vivre différemment. C'est bien sûr douloureux au départ mais il faut avancer... même s'il est difficile d'avancer, de trouver son chemin, sa voie.

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