mercredi 19 avril 2017

Marguerite de Jacky Durand : liberté et indépendance d’une femme durant l’occupation

Jacky Durand
Paru en janvier 2017 aux éditions Carnets du Nord
240 pages

Double découverte, en plus d'un premier roman, je découvre une maison d'édition grâce aux 68 premières fois (elles sont vraiment formidables ces fées). Véritable hymne à la liberté pendant l’occupation, Jacky Durand et Carnets Nord nous offre un portrait de femme empreint d’une force incroyable.


« Marguerite descend de l’estrade par une petite échelle de bois, sa main droite serrant le haut de sa robe sous son menton. De profil, elle ressemble à l’un de ces grands oiseaux charognards qui ont le cou et la tête déplumés.
Pour la photo, on la fait mettre à genoux à l’avant d’une rangée d’hommes, plutôt jeunes, dont certains portent cartouchières et fusils. Ils sourient, insouciants comme des conscrits avant les classes. Un morceau de carton passe de main en main provoquant l’hilarité. On le place bien en vue devant les deux femmes afin qu’on puisse y lire les mots de « collaboratrices horizontales » peints en blanc. »


En ouvrant les premières pages de Marguerite, attendez-vous à être immédiatement happé. 
Nous sommes en août 1944, la guerre est terminée depuis peu et c’est la chasse aux boches, aux collabos au sens que l’on connait et aux « collaboratrices horizontales », celles qui ont noué une relation intime avec l’ennemi. L’Histoire nous la connaissons tous, ils sont humiliés : crâne rasé, corps maculé de goudron… Marguerite fait partie de cette vague d'inhumanité.
Alors que Josette, l’autre femme arrêtée pour avoir aimé un allemand, pleure, Marguerite elle reste impassible, elle balaye la foule du regard, forte, droite, téméraire. 
Qu’a-t-il bien pu se passer pour que cette femme se retrouve ainsi humiliée par tout un peuple ?

A la suite de cette scène aussi dramatique que dérangeante, Jacky Durand reprend le récit au début, avant et pendant la guerre pour amener le lecteur à comprendre. 

Marguerite est une jeune mariée lorsque la guerre se profile. Pierre, son amour de jeunesse, est appelé défendre sur la Ligne Maginot.  Alors en attendant que son bien-aimé revienne, parce que la guerre ne durera pas, Marguerite cultive ses plants de légumes et élève ses volailles. Et puis le premier Noël arrive, les suivants aussi et Marguerite apprend que Pierre est prisonnier. Les années passent, les lettres se font de plus en plus rares. L’absence d’abord insoutenable devient peu à peu habituelle, le désir se dissout dans la monotonie de sa vie de célibataire. La vie du village se féminise : à l’usine, à la maison où il faut apprendre à couper le bois, dans les terres où il faut remplacer les hommes. Au fil du temps, Marguerite est ainsi capable de se passer d’un homme pour les travaux du quotidien. Heureusement pour ne pas perdre totalement pied, Marguerite rencontrera quelques âmes bienveillantes.

« Visage émacié, sourire forcé et las, il paraît flotter dans une chemise et un pantalon trop grands. Elle n’arrive plus à se raccrocher à la poignée de mots qu’il écrit sous la vigilance de la censure allemande. Ce n’est plus son Pierre. Marguerite ne sait pas si c’est cela le désamour. Elle n’a aimé qu’une fois. »

D’abord lancinant, le récit se focalise sur la mélancolie qui habite Marguerite depuis le départ de Pierre. Jacky Durand, minutieux, dépeint les souvenirs d’amour tendre et charnel qui unissaient les jeunes mariés avant que la guerre ne frappe. Ce qui maintient la tête de Marguerite hors de l’eau ce sont Raymonde, sa patronne durant un temps, une femme grande, élégante et masculine à la fois ; André, ce petit gitan qui vit dans une roulotte, caché dans la forêt avec sa famille pour échapper aux allemands et qui rend visite chaque dimanche à Madame Marguerite ; Germaine, sa voisine envahissante mais pour qui elle éprouve de la tendresse tant leur solitude est comparable. Puis peu à peu l’histoire s’accélère, les chapitres se font plus courts à mesure que Marguerite prend goût à cette liberté et cette indépendance apprivoisées. Jusqu'au jour où un homme dénommé Franz viendra bousculer son quotidien … 

« Certes, Marguerite ne prendra pas le maquis, mais elle ne veut pas courber l’échine comme les autres. Elle croit à sa petite liberté de penser dans ce monde immobile. »

Jacky Durand offre au lecteur un premier roman composé de beaucoup d’humanité et de bonté où il évolue à travers le regard de Marguerite, méfiante, abattue et pourtant doté d’une force et d’une détermination admirable. Il nous emporte dans le tourbillon d’une vie où la guerre chambarde tout et malgré cela il le fait sans jugement aucun. Ici tous les occupés ne sont pas les victimes, et tous les occupants ne sont pas des ennemis. Le tout est de savoir ouvrir les yeux, ouvrir son cœur pour ne pas laisser la haine le consumer.  
En résumé, Marguerite est sans hésitation aucune un joli roman résolument émouvant et sensible sur le destin d’une jeune femme ô combien courageuse mais aussi un roman avec une pointe de féminisme ô combien délicieuse. 

« Elle voudrait être petite fille, être encore toute ignorante des hommes et de la guerre. Mais elle se sent lourde de ces cinq années de plomb, indifférente à la clameur de bonheur de la rue. »


68 premières fois

5 commentaires:

  1. Il ne m'attirait pas particulièrement celui-là (encore un roman sur la guerre), mais ton commentaire donne pourtant envie de le découvrir.

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    1. Et bien j'ai eu la même réaction que toi en le recevant (je pense d'ailleurs qu'il y en a un certain nombre dans la sélection des 68) et pourtant j'ai eu beaucoup de mal à le lâcher. Celui-ci aussi fait débat comme "Elle voulait juste marcher tout droit" mais à choisir entre les deux je préconiserais Marguerite sans hésiter.
      J'espère qu'il te plaira également, hâte d'avoir ton avis dessus.

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  2. Wouah très joli billet, il résonne tout à fait avec mon ressenti et tout est joliment dit 👏

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  3. "Collaboratrice horizontale"... Cette expression est vraiment à vomir. Mais bon. Ton avis ceci dit me donne envie du contraire, j'ai super envie de le lire !
    Et je ne connaissais pas non plus la maison d'édition, donc je note !

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    1. Il m'a donné aussi envie de vomir, d'ailleurs les premières pages sont extrêmement dures et pourtant tout cela a malheureusement existé. Oui note le je pense qu'il te plaira connaissant ton "attrait" pour cette période.

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