samedi 17 juin 2017

Principe de suspension de Vanessa Bamberger : au cœur de la crise industrielle et sociale

Vanessa Bamberger
Paru aux éditions Liana Levi en janvier 2017
208 pages

Normandie. Thomas est marié à Olivia, une artiste peinte qui ne perce pas dans le monde de l’art. Il a racheté Packinter, une PME spécialisée dans la fabrication des systèmes d’inhalation médicamenteux en plastique. Un secteur extrêmement concurrencé notamment par d’autres pays européens qui détiennent d’autres procédés de fabrication ou une main d’œuvre bien moins chère. 
C’était sans compter sur Loïc, son directeur R&D qui lui propose une solution innovante pour sauver l’usine et révolutionner le marché. Mais voilà son plus gros client décide de délocaliser, lui aussi. Et la situation s’envenime encore plus lorsque son directeur R&D décide de partir travailler pour la concurrence, à quelques semaines de la finalisation du nouveau procédé et des dépôts de brevets. 

Peu à peu Thomas s’engouffre dans une situation qu’il sent chaotique pour sa PME et ses employés. Il suffoque, fait ce qu’il pense être des crises d’angoisse comme lorsqu’il était enfant, tente de tenir le cap malgré les douleurs. A force d’encaisser les coûts, c’est le gaz qui s’évapore ou ne s’évapore plus. Thomas s’écroule sur le bitume, c’est l’insuffisance respiratoire. Puis le coma. C’est d’ailleurs ainsi que démarre le roman, dans une chambre blanche, en réanimation, avec à son chevet sa femme Olivia qui, à travers la plume de Vanessa Bamberger, se confiera sur sa vie et son mari. On découvrira alors que si le déclin a lieu dans l’entreprise de son mari, leur couple est lui aussi sur le déclin.
Packinter sera-t-elle sauvée ? Olivia et Thomas trouveront-ils une issue à cette vie qui les engouffre ? Pour espérer cela il faudrait que Thomas se réveille…
« Le couple est une suspension. Un médicament. Un équilibre hétérogène. La disparition d'un solide insoluble dans un milieu liquide ou gazeux. Au début les particules restent en suspension. La stabilité est garantie. Mais avec le temps, il faut agiter le médicament pour le préserver. Sinon, les particules précipitent au fond du flacon et se séparent. »

Dans une région où les industries sont en difficulté, ayant été touchée de près d’une certaine manière par cette mondialisation, cet essor des délocalisations (et de l’arrivée d’Internet), ce besoin de rentabilité face à des charges toujours plus grandes pour les PME, j’étais très pressée de découvrir ce roman. Découvrir l’angle pris par l’auteure, l’analyse de ce déclin social et industriel.

S’il mérite que l’on souligne l’importance de parler de cette réalité qui frappe les entreprises de notre pays, j’ai trouvé malgré tout que ce roman restait en surface, qu’il manquait de profondeur et de rythme. Il aurait mérité que l’auteure aille davantage dans l’analyse plutôt que de se contenter en quelque sorte de relater un fait, concret certes mais dont nous n’ignorons nullement la réalité. Bien sûr l’idée est d’être un roman non un essai mais malgré tout, il m’a manqué quelque chose pour réellement accrocher à l’idée. 
Et il en est de même pour cette vie de couple en suspension que nous dépeint par petits bouts Vanessa Bamberger. Un couple dans l’indifférence de l’autre. Un couple suspendu par l’attente qu’il a de l’autre et cette absence cruelle de communication. Thomas pris par sa vie de patron ne prend pas la peine de s’adresser à sa femme, il l’admire mais lui reproche sans cesse son laisser-aller. Quant à Olivia, prise par une vie de lassitude, elle se repose sur son mari. J’ai parfois eu la sensation qu’il n’était qu’un portefeuille pour cette artiste incomprise. Bref, pas de grande empathie pour ces deux personnages même si Thomas m’a davantage marqué par cette humanité qui l’habite, ce désir de bien faire et de protéger ses salariés.
« Il avait raison, c’est ainsi qu’allait le monde, on enlevait à certains pour donner aux autres, mais ce qui était juste n’était pas toujours acceptable. Comment expliquer la perte du travail, de la dignité et de la fortune d’un homme dans son propre pays par la garantie d’une meilleure vie pour d’autres hommes dans d’autres pays ? A cet homme pouvait-on parler de transition, d’harmonisation, d’élévation du niveau de vie des travailleurs de l’Est ? Les gars, ils s’en fichent pas mal, ils s’en fichaient même complètement des discours de rééquilibrage Est-Ouest. Ca lui faisait une belle jambe, à Joël, le cariste, qui depuis trois mois n’arrivait plus à payer son loyer et distribuait des prospectus le dimanche pour réussir à s’acquitter de sa pension alimentaire, de savoir qu’à l’autre bout du monde les hommes vivaient mieux qu’avant. »
Malgré ces réserves, Principe de suspension reste une belle preuve d’amour et de soutien aux industries et PME. C’est un sujet qui mérite notre attention, pour peut-être un peu mieux comprendre les dures règles du jeu de la mondialisation et de la vie de couple dans une certaine mesure. De plus, la toute fin du roman est une vraie réussite. Les particules retombés se suspendent de nouveau, se mélangent pour reprendre vie et ce quelque en soit l’issue. Mais au moins il y a du gaz, de l’air, du mouvement. Un épilogue digne d’une fin de film écrit avec beaucoup de finesse.

En conclusion, même si Principe de suspension n’est vraiment pas désagréable à lire, avec un tel sujet, on s’attend peut-être à plus de minutie. 
Mais c’est un premier roman ne l’oublions pas et ce sont de petites failles que l’auteure parviendra certainement très facilement à corriger lors de ses prochaines publications. 



Une lecture dans le cadre de la sélection des 68 premières fois comprenant : 

La téméraire de Marine Westphal
Nous, les passeurs de Marie Barraud
La plume de Virginie Roels
De la bombe de Clarisse Gorokhoff
Marx et la poupée de Maryam Madjidi
Presque ensemble de Marjorie Philibert
Ne parle pas aux inconnus de Sarah Reinflet
Outre-Mère de Dominique Costermans
Marguerite de Jacky Durand
Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon
Maestro de Cécile Balavoine
Mon ciel et ma terre de Aure Atika
La sonate oubliée de Christiana Moreau
Le cœur à l'aiguille de Claire Gondor
La tresse de Laetitia Colombani

4 commentaires:

  1. Oui, effectivement, nous sommes d'accord !

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    1. Il en faut certains, ce sera nous contre l'avis général haha.

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  2. Alors moi j'ai énormément aimé ce livre, je suis entrée immédiatement en empathie avec Thomas, Olivia, le couple qu'ils forment et surtout la difficulté qu'ils rencontrent à mettre en cohérence leurs différentes facettes. Je crois que la construction a contribué à parler à mon esprit très cartésien. Il est dans mes préférés de la sélection, sans conteste.

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    1. Oui j'ai vu ça Nicole. J'aurai vraiment​ voulu l'aimé autant que toi et d'autres. Je pense d'ailleurs que la plupart des 68 a aimé ce roman. Il faut croire que j'en attendais trop. Mais ça reste malgré tout un sujet fort intéressant et comme le disais Delphine dans sa chronique, un sujet comme ça dans la littérature contemporaine, en tout cas du XXIe siècle, ça mérite d'être souligné.

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