lundi 15 mai 2017

Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon : éloge contemporain à un compositeur hors normes

Stéphanie Kalfon
Paru en février 2017 aux éditions Joëlle Losfeld
216 pages

Tout comme les poètes et les peintres, les musiciens n’échappent pas à cette appellation "d’artistes maudits". Preuve en est avec ce portrait dressé du pianiste Erik Satie par la réalisatrice et scénariste Stéphanie Kalfon.


« On n'envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s'assied loin, ravis de mesurer les kilomètres d'immunité qui nous tiennent à l'abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile. Et leur silence vous frôle comme un rire qui s'éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S'en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d'été... Partout c'est l'hiver. Ils ne s'apitoient pas : ils s'absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. Ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger à personne les désagréments de leur laideur inside. Ils savent quoi dire sans déranger. C'est tout un art de marquer les mémoires d'une encre effaçable... »

Erik Satie a trente-quatre ans lorsqu’il décide, en 1901, de délaisser son emploi au Chat Noir pour partir vivre dans une chambre minuscule et sordide à Arcueil. Seul avec ses deux pianos désaccordés et ses quatorze parapluies, tous identiques, il sombre dans l’alcool, le spleen puis la dépression voire même la folie du génie inconnu, non reconnu, incompris.
Il observe ce monde dans lequel il ne se reconnait pas. Cette société qu’il condamne car trop conventionnelle, trop propre, en décalage avec cette fantaisie qui l’habite.  
Fâché avec le Grand Paris, Satie, ruiné, finira ses jours seul … comme au commencement. 

Ce n’est qu’après sa mort que ses amis s’étonneront des conditions dans lesquelles vivait ce visionnaire musical. 
A partir de cette découverte, Stéphanie Kalfon va tisser une toile faite de rêveries, de fantaisies et de douleurs aussi pour retracer la vie mouvementée de ce compositeur hors normes.  
« J'ignore si la solitude se négocie bien avec l'amour. Et si le son de la vie réchauffe les soirs de grand froid. Se réjouir d'être en vie, ramasser dans son cœur tout un tas d'indices comme des coquillages à emporter, des traces que les autres existent ou qu'on vaut quelque chose, possible oui, possible que cela rende moins triste... mais pas sûr qu'on soit plus au chaud au coin du passé. »
Les parapluies d’Erik Satie n’est pas une biographie. C’est un éloge, un hommage à un grand compositeur surdoué qui ne sera rendu célèbre qu’après sa mort. Mais c’est aussi une atmosphère qui nous enveloppe entièrement, une musique qui se joue dans notre tête mais aussi devant nos yeux. 

S’il fallait résumer ce roman en un mot, atypique serait certainement l’un de ceux qui le qualifie le mieux. 
Les deux premières pages démarrent sur un rythme poétique, des idées à la limite de la philosophie. Ça vous enchante, vous intrigue. C’est superbement décrit, d’une absolue beauté et puis … Et puis l’effet retombe comme un soufflet car là où nous étions confortablement installés dans un cheminement plus ou moins commun, nous poursuivons avec des idées décousues et une écriture déstabilisante.
Jusqu’au moment où l’on comprend que pour apprécier toute la finesse de ce roman il faut lâcher prise, vivre le roman comme une création de Satie. 
« Ceux qui restent sont toujours très embarrassés d'eux-mêmes. On a beau avoir douze ans, on sait ce que cela fait de tout donner à un regard qui ne vous regarde plus. »
Tantôt poétique, mélancolique et tantôt déstructuré, le roman de Stéphanie Kalfon se veut à l’image du compositeur : mystérieux, déroutant, un peu fou aussi. Comme sa musique finalement. 
C’est en réalité une partition que l’auteure nous amène à découvrir, une musicalité de l’écriture et de la vie de Satie, ce génie en marge de son siècle.  
Ne vous méprenez pas, le tapis rouge ne lui est pas pour autant déroulé car Stéphanie Kalfon reste lucide sur l’homme qui se cachait derrière ce nom. Un homme à la colère terrible, paranoïaque et alcoolique. Souvent hautain et pourtant si peu confiant. Mais si on le méprise parfois dans son attitude, on ne peut s’empêcher d’être fasciné par tant de sensibilité et de solitude.  

Il y a de la magie dans ces pages, il y a une âme. Peut-être même celle d’Erik Satie, qui sait … Et c’est réellement bluffant d’arriver à ce résultat avec un roman si déroutant. Même si je ne peux me résoudre à en faire un coup de cœur car il est trop atypique, il restera néanmoins un voyage étonnant qui nous offre le souffle de la création. 
« Où en sommes-nous chacun, de ce qui fait une vie ? Qu'a-t-on appris de tous les bruyants bavardages dont nous recouvrons nos malaises d'être là, vides et visibles, mon Dieu tout ce vide ... À qui la donner pour ne plus l'affronter, cette perplexité d'être soi, être soi d'accord, mais qui ? Il est impossible de se ressembler. Un matin, quelque chose se stabilise et une rue plus loin, on a changé de caractère ou de colère. Il n'y a pas de mots pour dire ces variations silencieuses. On s'éloigne, c'est tout. »

Pour aller plus loin 

Il va de soi qu’en découvrant ce roman, nous ferons résonner son œuvre résolument moderne pour son époque. 
Je vous invite donc à découvrir Erik Satie – The essential collection ou si vous souhaitez passer directement à l’offensive, vous pouvez écouter l’intégrale grâce aux 204 titres Erik Satie & Friends.

Et puisqu’il est permis un peu de fantaisie, d’autres petits bijoux se marient parfaitement à l’ambiance de ce roman et cette solitude dans laquelle on plonge : 
- Because this must be par Nils Frahm 
- Sonderling par Joep Beving 
- The light she brings par Joep Beving
- Time spent par Deaf Center
- Abandon window par Jon Hopkins


Une lecture dans le cadre de la sélection des 68 premières fois comprenant : 

La téméraire de Marine Westphal
Nous, les passeurs de Marie Barraud
La plume de Virginie Roels
Marx et la poupée de Maryam Madjidi
Presque ensemble de Marjorie Philibert
Ne parle pas aux inconnus de Sarah Reinflet
Outre-Mère de Dominique Costermans
Marguerite de Jacky Durand
La sonate oubliée de Christiana Moreau
Maestro de Cécile Balavoine
Mon ciel et ma terre de Aure Atika
Principe de suspension de Vanessa Bamberger

8 commentaires:

  1. Je suis très intriguée par ce roman. D'autant plus après ton billet !

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    1. Je pense qu'il est susceptible de te plaire effectivement. À un moment j'ai bien cru l'abandonner et pourtant il y a quelque chose qui m'a retenu et m'a réellement séduite.

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  2. C'est incontestablement un objet littéraire très intéressant. Je ne suis pas sûre de l'avoir vraiment aimé mais il m'a captivée, j'ai aimé me laisser porter par la musique de ses phrases... Il faut dire que je suis très peu sensible à la musique contrairement à la peinture en termes d'expression artistique. Mais c'est typiquement le genre d'ouvrage que je suis contente d'avoir lu grâce aux 68...

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    1. Je te comprends complètement Nicole, c'est vraiment un roman curieux mais j'aime aussi découvrir des curiosités littéraires et je ne l'aurai probablement jamais lu sans les 68. Quant à la musique pour ma part j'y suis terriblement sensible alors il a parfaitement rempli sa fonction.

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  3. Je ne connaissais pas du tout ! Mais pourquoi pas le découvrir, je pense qu'il me plairait beaucoup :)

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    1. Alors fonce si tu penses qu'il peut te plaire mais teasing avant l'heure au vue de tes lectures je pense qu'un autre va te plaire encore plus (toujours sur la thématique de la musique). J'en parle sur le blog fin de semaine ou début de semaine prochaine :-)

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  4. Ta chronique donne envie de lire même si je ne serai pas allée vers ce type de lecture de moi-même... À voir donc. Merci !

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    1. Je suis ravie qu'il suscite ton intérêt. Il est parfois agréable de sortir de sa zone de confort et avec ce roman il est évident que c'est le cas.

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